Ombres blanches

Photographie d’Oso Polar

Je m’étendais doucement dans la nuit, l’âpreté des morsures du matin paraissait encore loin. Je naviguais entre les rêves, et les draps étaient chauds de ta présence. Dans l’océan du temps qui ne connait pas sa limite, je sens mon corps se glisser à nouveau.

Ma bouche sèche regarde le temps couler et les espaces de la conscience se diffusent à travers la fenêtre. Mon horizon est court dans cette temporalité-là.

Parfois, je pense. Je ne sais pas comment compter le jour alors qu’il se fige, puis disparaît.

Que vois-tu dans ces yeux qui t’évitent ?

J’ai peur de ce que je ne peux pas saisir, en pensée, à l’avance. J’ai le frisson du corps et la respiration accablée. Ma paume à l’intérieur, je soulève les parois de ma poitrine, comme pour y libérer de l’espace. De l’espace.

Du clavier, je t’entends que le son des touches, le viel ivoire qui résonne sur le bois dur. C’est comme on marcherait durement.

J’écoute le souffle malhabile de ce piano sans âge, sans distinguer vraiment la mélodie qu’il essaie de murmurer. Je l’accorde à l’orgue sans parole dont les tuyaux me traversent. En tendant l’oreille, il y a dans cette dissonance quelque chose qui me rassure. J’aurais envie de m’y réfugier tout entière.

La pluie frappe doucement à la fenêtre et tu n’es plus là. Les draps gris ne sont plus que des vagues et je m’y jette encore, l’oreille profondément serré contre moi. Je m’y accroche pour ne pas sombrer dans cette demi-nuit qui voudrait m’accrocher à ses cauchemars.

Je voudrais cesser de me débattre.

Dans les reflets sans tain des images qui persistent à la surface, les couleurs sont ternes. Il reste que le dépôt d’un agrégat de sensations vagues, un goût à la fois amer et écœurant, à l’arrière blanc de ma bouche. Je tends la main, comme pour y trouver l’ancre et la lumière du téléphone lentement me ramène à la surface. La lumière est trop forte mais je suis là. Les images défilent sans qu’on les regarde et le temps s’étire dans les espaces de la galerie, comme on écouterait le bruit des pages d’un livre que l’on tourne.

Le matin me tourne le dos, ou bien est-ce encore moi.

Dans les contours de l’absence, j’oublie de sentir mes pieds qui se déposent sur le parquet. Je suis projetée en dehors du lit, et c’est toujours une sensation qui m’emmène ailleurs. Je m’oublie, ne salue et je rentre d’un coup. Alors, c’est comme si le scénario me précède.

Changement de décor, mais l’odeur du thé, les notifications sur le téléphone, me rappellent à moi-même, ou surtout au dehors. Je me coiffe, m’habille, me maquille.

La cuillère sur le bord de la tasse blanche pourrait sonner les trois coups, s’il y en avait besoin.

Ce sont les claquements du clavier qui entament la mélodie.

La mélodie d’un nouveau jour.  

***

Camp NanoWrimo, jour 6

Et le jour

Photographie d’Isabelle Bertolini

Le téléphone vibrait depuis déjà plusieurs longues secondes mais il ne l’entendait pas. La petite coque en plastique venait taper rageusement contre le bois de la commode, et menaçait de plus en plus de tomber dans le vide. 4 appels manqués.

Il avait disparu sous l’eau presque brulante qui se déversait inlassablement. Il remit du shampoing sur ses cheveux noirs, l’odeur de vanille s’accentua et de la mousse glissait le long de son dos. Il murmurait, il chantait même, mais ses paroles ressemblaient presque à des incantations, perdues sous le bruit incessant de l’eau qui s’écrasait sur l’acrylique blanc, au sol. Il avait disparu. Elancé sous ces trombes d’eau, son corps devenait rouge mais cette sensation lui faisait du bien. Il aurait voulu d’un geste, glisser à l’intérieur du temps pour n’y laisser aucune trace de sa présence, se couler entièrement dans l’instant et dans l’eau chaude qui fuit. Il augmenta le débit pour ne plus pouvoir du tout distinguer les autres de l’appartement. La vapeur continuait d’habiter la pièce.

Depuis ce matin, c’est comme si on lui avait agrippé la poitrine, sans la lâcher. Sa respiration empêchée, comme en arrière-plan, à la fois pénible et absente. Surtout, résonne dans sa tête le tambour assourdissant de son cœur. « Je suis fatigué », murmura-t-il. La trame de ses rêves de la nuit continuait à le balloter dans ses mains gluantes et une tristesse immense semblait, par vagues, l’envahir. Les contours de ses sens qui se brisent, et la fébrilité qui rentrent dans les fissures. Il coupa l’eau et ouvrit la fenêtre.

Un mince courant d’air frais parcouru la pièce. Et la buée commença à disparaître. Il glissa la tête dehors. A quelques mètres, en face, l’immeuble d’en face, dont certaines fenêtres étaient condamnées le regardait de sa grisaille. Le ciel infiniment bleu perlait en arrière-plan. C’était le matin. Bientôt 9 heures, je crois.

Il n’avait presque pas dormi. En regardant le ciel, il sentait comme son esprit était lent, à tâtonner parmi les heures, comme lesté de son propre poids.

Au moins, sa migraine était partie.

Au moins, il était là.

Il s’engagea dans le minuscule couloir de son appartement et prit son téléphone. Les notifications défilaient sous ses yeux, ainsi que les appels en absence. Son soupir vint lui faire frémir les lèvres et la main agrippée sur sa poitrine resserra son étreinte. Il envoya un message à son père et à T., pour leur dire que tout allait bien, qu’il avait beaucoup de travail mais qu’il les appelait ce week-end. Ce n’était pas tout à fait vrai, mais pas franchement faux. Il souffla encore en s’affalant sur son canapé en velours.

Et comme il était tôt, et comme l’horizon des murs se ramassait encore sur lui, il se terra doucement sur le plaid rouge qui était posé là. Il se murmura des paroles de réconfort et alors qu’enfin sa respiration se calma, l’étreinte sur son torse se fit, peu à peu, plus douce.

Et comme la nuit toujours était plus blanche, c’est dans la fragile quiétude du matin

qu’il s’endormit.

***

Camp Nano Wrimo jour 5

Il danse

De la fenêtre, 16 septembre 2019

A la fenêtre, son visage à peine caché par le rideau, dépassait sa main, tenant une cigarette. La fatigue avait creusé de larges sillons dans son visage et on pouvait difficilement distinguer, dans l’ombre, son regard éteint. Dans le silence de la cour de l’immeuble, ses grands souffles résonnaient profondément, comme si l’air de sa bouche, mêlé à la fumée, cherchaient ensemble à couvrir tous les murs. L’odeur de la cigarette perçait légèrement dans les appartements à la fenêtre ouverte. Il faisait gris.

Assis sur un tabouret dans sa cuisine, il aurait voulu délier le temps pour faire glisser ailleurs la pesanteur de sa fatigue immense. Ou bien crier dans l’espace de sa fenêtre. Pourtant, sa voix restait terrée au fond de sa gorge, les voisins étaient là, on voyait des fenêtres ouvertes et des lumières le soir. Il y avait même, maintenant, dans la cour, un livreur qui tentait désespérément de trouver le propriétaire d’un colis. C’est ainsi, la vie continuait, balbutiante. Il ne voulait pas crier, par peur de casser ce qu’il restait d’équilibre au monde et de briser la tranquillité de cette cour intérieure.

Comment, alors, percer le son de ce vide infini ?

Il se leva doucement pour mettre en marche la machine à café. Alors, l’odeur des grains moulu vint enrober la pièce et l’écoulement de l’eau se fit entendre. Il sentait la pesanteur de son corps, il sentait chaque geste comme s’il était coulé dans de l’argile qui était en train de sécher. Emmuré. C’était trop dur, se disait-il, sans comprendre pourtant ce qui l’étreignait. Dans le salon, la télé était éteinte, pour se protéger des annonces aux allures de fin du monde et il avait réussi à éviter depuis plusieurs jours de parler à son père, qui arrivait toujours, en quelques mots, à le déprimer.

Sa clope terminée, il marcha vers sa chambre et surpris son reflet dans le miroir de l’entrée. Il faisait peine à voir, se dit-il. Il avait enfilé un pyjama propre en se levant et une vieille robe de chambre qu’il avait déjà lors de ses premières années à Paris, ses années étudiantes. Elle était rouge, à l’époque, désormais elle tendait vers le marron, voire le gris, à certains endroits. Il se s’observa longuement, son mug à la main, la face toute débraillée et les cheveux emmêlés. Son visage était gris, seuls perçaient ses yeux clairs, sous ses paupières immenses, presque affaissées. Il se voyait, ainsi, défait.

Doucement, il se mit à sourire, puis à rire. Un petit rire presque silencieux qui venait faire trembler le café dans sa tasse. Son visage commença à faire des grimaces : il tira la langue, tordit la bouche, ses yeux se mirent à loucher et il entama une danse fantasque. Des gouttes de café venaient peu à peu joncher le vieux parquet de l’appartement, mais le danseur n’en avait rien à foutre.

Il finit toutefois par poser sa tasse, après une ultime gorgée, et fit une glissade dans le salon – quelle entrée ! D’un geste, il saisit son téléphone, alluma la musique. Tout était là. Le soleil, même vint gratifier l’artiste entré en scène d’un rayon d’or, malgré les régulières gouttes de pluie qui commençaient à tomber.

Alors, il dansa. A en repousser les murs, à s’en épuiser le corps. C’était comme si la fatigue n’existait plus, comme s’il avait pu, enfin, lui murmurer que ce n’était pas le moment et faire disparaître d’un claquement de doigts ces semaines d’insomnie : la fatigue, tu dégages, l’angoisse, c’est par ici la porte, la panique, va voir là-bas si j’y suis. Il dansait lorsqu’une foule imaginaire commençait à affluer dans le petit appartement. Lui qui n’aimait pas les rassemblements, il visualisait une piste qui peu à peu se remplissaient, où les corps viennent habiter l’espace de leur chaleur, où l’on bouge, se bouscule et se regarde. Ses yeux fermés, son corps virevoltait dans des mouvements toujours plus irréguliers. C’était bon. A un moment, la musique s’arrêta, plus de batterie. Mais le danseur continuait, inlassablement.

Puis, la cadence ralentit et il s’affaissa lentement sur le canapé en velours qui occupait la moitié du salon. Sa main bougeait encore alors que sa respiration se ralentissait et devint plus régulière. Il s’endormit ainsi, la bouche grande ouverte mais le regard apaisé, pendant que le soleil, qui perçait toujours au milieu d’une faible pluie, continuait à veiller sur lui.

***

Camp Nanowrimo jour 3

Retours

Kyoto, 25 mars 2020

Le soleil est venu me réchauffer le cœur, le soleil a tendu son corps tout au creux de ma fenêtre pour y déposer sa chaleur, sa lumière. Le ciel bleu réfléchit les contrastes comme pour mieux y habiller la vie, pour mieux se glisser chez nous. Je regarde les immeubles, légèrement appuyée sur la rambarde, pour tenter d’y surprendre une trace de vie. Les fenêtres sont fermées. A certains étages, en face, les rideaux semblent clos depuis le début. Mais qu’en sais-je, moi qui ne suis là que depuis quelques jours ? Revenue de l’autre bout du monde.

J’ai été surprise au réveil par un sursaut de rêves, et la main ferme d’une angoisse lancinante. La trappe qui se soulève doucement, et la pesanteur du lit. Et puis, j’ai attendu qu’elle s’en aille et j’ai luminé de profonds moments de joie. C’est le printemps dans ma tête ; une nouvelle manifestation de cette sensation d’avoir du temps volé, ou plutôt, du temps retrouvé. Les journées gorgées de minutes entières, les horizons sans emploi du temps, je n’ai rien à faire. Alors, je papillonne.

Lundi, j’avais la gorge nouée et cet impression d’hébétement. Perdue face à ce temps qui est soudain là, cette incertitude sur la possibilité de reprendre le travail qui me perturbe. J’ai senti m’assaillir des injonctions de productivité, des doutes et des angoisses ; j’aurais voulu avoir l’énergie de savoir quoi faire. Aujourd’hui est une journée douce, où chaque activité laisse place à l’autre, dans une forme d’inconséquence qui se sied au monde bouleversé. Je recherche l’apaisement et la sensation de faire. Aujourd’hui le temps s’étend sous les rayons du jour ; et mon esprit vagabonde comme un fol espoir.

Je suis seule dans l’appartement, cela faisait longtemps que je n’avais pas été aussi longtemps seule, toute une journée. Cela m’a fait du bien. D’une certaine manière, j’ai plus conscience de moi-même. Je me suis mise en confinement du monde et des actualités, pour respirer un peu.

J’ai passé une partie de la journée dans les retours de notre voyage, à trier les friandises, à les répartir. J’ai décoré des enveloppes pour en faire des paquets pour mes amies. J’aurais envie de pouvoir me dire que je les verrai bientôt. Je rapporte rarement quelque chose de mes voyages et là, le lit était recouvert de paquets et de couleurs. Là-bas, j’aurais voulu tout goûter. Et puis, c’était comme si je voulais prolonger la possibilité de retrouver cette saveur salé-là, celle de la sauce soja et du miso, le fameux umami. Cet après-midi, j’ai pris l’un des sachets de thé que nous avions reçu dans un restaurant de soba. Je reviens peu à peu. Hier, lorsque je regardais les photos des cerisiers sur internet, j’ai eu soudain la sensation d’un manque, une forme d’amertume puissante, comme si je devais revenir. Pourtant, les images n’étaient pas des paysages vus, pourtant de ce pays je ne connais rien, pourtant j’en reviens. Quelques secondes de cœur serré, d’un coup. Le Japon m’a paru très familier, en fait. Je ne saurais dire exactement à quoi est due l’illusion.

Le jour décline doucement et la lumière se réverbère dorée à l’aube des toits.

***

Camp Nano Wrimo jour 1 – mercredi 1er avril

Écrire ici

Je commence par la fin pour réécrire le début.

Il faut commencer par remettre au moment ce qui lui appartient et en cela s’éloigner du vertige. Car commencer un nouveau blog, pour moi, porte en soi un vertige. Écrire et publier sur internet fait partie d’une routine régulière de ma vie. J’ai eu des skyblog et des pages ouvertes à compter en dizaine ; et puis j’ai eu un blog, que je tiens – il est difficile pour moi de dire « j’ai tenu » – depuis plus de 10 ans, créé le 22 septembre 2006.

Ce blog a profondément évolué au fur et à mesure des années – comment en aurait-il pu être autrement ? Le rythme de publication est inégal. Certaines années, j’écrivais près d’une dizaine d’articles par mois et puis, parfois, presque plus rien. J’y ai écrit de mille manière, depuis une forme de mise en scène ritualisée héritée des blogs de collégiennes pour progressivement glisser vers le journal intime puis, du journal d’écritures. Un lieu où essayer la poésie, un lieu où mettre en mots l’amour, la dépression, la rage. Au fil du temps, le blog est devenu intime, dans le paradoxe d’une page noyée et donc cachée dans l’immensité de l’internet pourtant public ; un endroit perdu dans la multiplicité des lieux.

Car partager cette page devenait à chaque pas plus engageant ; chaque article portant en lui le lien vers des années et des années d’écriture. J’ai souvent hésité, et parfois je l’ai fait partiellement, à mettre tous les anciens articles hors ligne ; mais je comprenais alors que j’étais toujours face à la fragilité chaleureuse d’un journal et que cela, faisait désormais partie de mon blog. Alors, mes ami.e.s qui connaissaient le lien l’ont peu à peu oublié, ou nous nous sommes perdus de vue. La plateforme d’hébergement est tombée en friche, au point que souvent j’ai peur de perdre tout du jour au lendemain. J’ai tout sauvegardé ; je compte même l’imprimer à l’occasion. Mon petit journal de bord à la dérive.

Je profite du confinement, je profite du temps de ces vacances imposées, de la symbolique d’un début de mois et d’un défi d’écriture, pour me lancer. Prendre un petit radeau pour accoster sur une autre île, reprendre depuis le début et puis, écrire ailleurs.

Écrire ailleurs, c’est poser à nouveau pour moi la question de la publicité. Après toutes ces années, je n’ai pas trouvé de réponse tout à fait satisfaisante, entre la tranquillité confortable d’un endroit sur lequel on ne pourrait tomber que par hasard et la richesse immense de ces discussions multipliées. J’ai eu les deux formats, j’ai aimé les deux, avec leurs limites.

Écrire ailleurs c’est se confronter au « pourquoi écrire ? » avec ce qu’il peut porter de jugement de soi sur soi et de vanité. Sur cela, mon chemin est plus avancé, car je sais ce que je voudrais emporter de mon île virtuelle dans celle-ci : c’est la bienveillance lentement construite, toujours fragile, envers moi-même et mes mots ; garder intacte la volonté régulière d’écrire, même si c’est une phrase, même si c’est trois vers. Ce que je voudrais continuer, c’est de déconstruire encore le jugement sur soi, et les autres, détricoter la prétention quand elle voudrait être la performance, pour juste : écrire.

Écrire ailleurs mais en venant de là-bas, c’est pouvoir dire que ma démarche sera par essence parcellaire, irrégulière, dans la gratuité de l’imprévu ; pas de ligne éditoriale, ni de sujet « à traiter ». Je pense que je continuerai essentiellement des écrits personnels mais comme « je » est politique et que je monde bouillonne, je ne m’interdis rien. Je m’autorise tout.

Et alors, on verra.

Car écrire ailleurs, j’ai décidé que cela sera écrire ici.

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Camp Nano Wrimo jour 2